Révolutions au Maghreb et dans le monde arabe … la fin de la guerre froide ?


Voici un article de réflexion, que j’ai réalisé suite aux bouleversements des pays arabo-musulmans débutés en 2011 et qui par un effet de domino, depuis la petite Tunisie, continuent à faire un pied de nez à l’histoire. En effet, je me suis demandé si la chute des différentes dictatures en Tunisie, Egypte,  et demain la Libye ou le Yémen, n’était pas en faite la fin du processus de guerre froide ayant mis en place ces régimes … Bonne lecture et n’oubliez pas de laisser un commentaire…

Zgougou

« Le printemps des peuples arabes : de la décolonisation à la fin de la guerre froide ».

En chassant, après 23 jours de manifestation les 23 ans de pouvoir du président autocrate Zine el-Abidine Ben Ali (Zaba), le papillon tunisien a initié un vent de révolte touchant le monde arabo-musulman. Étant présent sur place, j’assiste à la fois comme spectateur et modeste acteur à une révolte dont l’Occident aurait tort de mésestimer la portée et la nouveauté. Ainsi, après la Tunisie, l’Égypte puis demain peut-être le Yémen, le Maroc, la Libye ou encore l’Algérie, ces pays viennent de contribuer à l’aboutissement d’un cycle débuté en 1991 avec la fin du conflit entre superpuissances américaine et soviétique.

Durant la nuit du 9 au 10 novembre 1989, les manifestants allemands réunis devant le mur de Berlin, symbole de l’affrontement des deux blocs durant cette guerre indirecte ou froide, initie un mouvement de liberté en Europe de l’Est, frappant en 1991 le cœur de l’Empire soviétique par la démission de l’initiateur et victime de ses réformes, le président de l’URSS Mickaël Gorbatchev le 25 décembre 1991. Si notre propos n’est pas de réexpliquer les causes de l’implosion communiste en Europe de l’Est, nous ne pouvons qu’être étonné que peu de commentateurs ou historiens se soient emparés d’un événement, comparé à la Révolution française selon certains (mais est-ce que la lutte pour la liberté n’est que française ?)[1] et délaissant une vision géostratégique née du bouleversement de 1989. En effet, les soubresauts frappant les différents pays du Maghreb et arabes, étonnant bien des commentateurs ne doivent pas dissimuler pourtant une société civile active, qui loin d’être endormie ou mineure pour l’accès à la démocratie selon des standards occidentaux, n’a pas disparu au lendemain des indépendances et de la confiscation du pouvoir, rendons ici hommage aux victimes des régimes autoritaires né de la décolonisation, qu’ils soient journalistes, militants politiques ou encore artistes.

Cependant, la nouveauté dans ce grand mouvement révolutionnaire, au-delà des changements apportés (la fuite du dictateur, la remise à plat d’un fonctionnement sclérosé et le plus important à nos yeux car palpable immédiatement, l’explosion de la liberté de parole) demeure la fin d’un cycle débuté durant les deux décennies des indépendances, de 1950 et 1970. En effet, si l’on a parlé à la fin de la guerre d’une belle époque, nous pouvons dire que cette « belle décennie des fifties » voit disparaître les possessions coloniales, d’abord en Asie (Inde en 1947, Indonésie en 1949, Indochine en 1954), puis le Maghreb (Libye en 1951, Maroc et la Tunisie en 1956, Algérie en 1962) et enfin dans le reste du continent africain à partir des années 60. Mais le succès de ces luttes pour l’indépendance dans de nombreux protectorats ou colonies arabes ne peuvent se comprendre sans une remise en contexte de l’après Seconde guerre mondiale. Ainsi, l’effet dévastateur de l’Armistice française signe la fin de l’Empire, que cela soit au Maghreb devenu une zone d’affrontement entre alliés et les forces de l’Axe, jusqu’à la lointaine Indochine où les Français de Vichy collaborèrent activement avec les Japonais à l’image de la collaboration métropolitaine. Si nous nous n’appesantirons pas sur les causes multiples et complexes de la décolonisation notamment économique (coût des colonies supérieur à leur rendement pour le colonisateur, résumé en ces temps de lourds travaux de reconstruction d’après-guerre par l’expression laconique « plutôt la Corrèze que le Zambèze » du journaliste de Paris-Match Raymond Cartier), le contexte international d’après-guerre accélère aussi ces changements.

Nouvelle arène politique, l’ONU fondée après la charte de San Francisco en juin 1945 devient un lieu où les pays colonisés peuvent porter leurs revendications sur la scène internationale. Annoncé par la Charte de l’Atlantique du 14 août 1941, le droit de tous les peuples à l’autodétermination est proclamé, et les empires coloniaux fragilisés par la guerre doivent faire face à cette nouvelle tribune onusienne. La « question » algérienne portée par la Tunisie et le Maroc met ainsi en minorité la France devant une pression internationale qui s’organise. Ainsi, l’ONU qui comporte un bloc afro-asiatique de 23 membres en 1955 (plus de la moitié des membres en 1971) donne naissance à un comité chargé de la décolonisation en 1960 (résolution n°1514/15 sur l’octroi de l’indépendance aux pays coloniaux) et devient un puissant acteur dans le processus de décolonisation.

Mais ce bloc afro-asiatique se fait jour dans le contexte de guerre froide prévalant entre les deux grands. Ces derniers ne sont pas hostiles à l’indépendance des États anciennement colonisés, que cela soit pour les États-Unis ancienne colonie britannique, la possibilité de répondre à la fois à des aspirations libérales qu’elles soient politiques et économiques, ou encore pour l’URSS, l’opportunité d’affirmer sa vocation anti-impérialiste tirée du dogme communiste. Ainsi, les deux grands n’hésitent pas à dénoncer leurs alliés, voire à intervenir en mettant un terme à toute ingérence pouvant conduire à un conflit mondial comme l’expédition coloniale franco-britannique de Suez suite à la nationalisation de Nasser en 1956. Mais loin de soutenir leurs luttes pour leurs libertés, les deux grands trouvent en ce bloc afro-asiatique, devenu tiers-monde sous la plume d’Alfred Sauvy en 1952, de potentiels alliés. Conscient du risque, le tiers-monde tente bien de se coordonner que cela lors de la conférence de Bandung en Indonésie en 1955 ou lors de la conférence des non-alignés à Belgrade en 1961. Nonobstant, la diversité de ce troisième bloc, sa fragilité politique et économique le conduit à devenir un terrain d’affrontement des deux grands, mais aussi à se fissurer quand les États nations reprennent leurs places. Les conflits d’antan ressurgissent et finissent par mettre un terme à une vision commune voulue par les aspirateurs de Bandung que cela soit la politique de colonisation chinoise au Tibet, les guerres indo-pakistanaises ou encore les inégalités de richesses sources de convoitises.

Ainsi, les nations libres devant ces défis doivent faire face avant toute chose à l’émergence d’un régime politique décolonisé, sur un territoire lié à une organisation économique dépendant du colonisateur honni et conquis par une élite accédant au pouvoir. Et dans bien des cas, on assiste pour les anciennes colonies/ protectorats du Maghreb à l’émergence d’une oligarchie légitimée par la lutte anticoloniale et renforcée par les deux superpuissances trouvant là un moyen de pouvoir damer les pions à son adversaire. En Algérie, la constitution du parti unique puis la destitution en 1965 du premier président Ben Bella par Boumédiène donnent à l’armée une place toujours plus prépondérante dans la gestion du pays, à l’image de la République Égyptienne proclamée en 1953 suite au coup d’État des « officiers libres » ou encore en 1969 en Libye avec Mouammar Kadhafi. Dans ces pays, l’expérience d’un socialisme arabe contribue à l’émergence d’un puissant secteur industriel nationalisé (secteur des hydrocarbures en Algérie, en Libye et textile en Égypte), de même qu’agricole, facilitant une main mise étatique tenue par une oligarchie, mêlant intérêt économique, politique et militaire toujours vivaces de nos jours. Durant les décennies 70-80, un jeu d’équilibriste est tenté à la fois pour ménager l’URSS et les États-Unis, du Maghreb au Moyen-Orient, devenant ainsi des zones stratégiques au cœur de la guerre froide. Si nous élargissons notre zone d’observation, l’influence des deux grands contribue à des bouleversements dans ces états indépendants, tantôt par des ingérences directes comme au Viêt-Nam pour les États-Unis et l’URSS ou indirectes comme au Chili. La fin de l’URSS, loin de remettre en cause ces liens de sujétion, conduit au renforcement de nouvelles alliances, que cela soit l’armée égyptienne de Moubarak soutenue financièrement par les États-Unis ou le regard bienveillant des pays occidentaux autour de la succession de Bourguiba par le chef de la Sûreté nationale, Ben Ali en 1987.

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Au-delà des deux superpuissances, le rôle de leurs alliés respectifs n’est pas à négliger, soulignant des liens s’établissant très tôt avec les élites gouvernementales formées pour la plupart chez l’ancien colonisateur durant et après la colonisation.  Le cas de la Tunisie est intéressant : le père de l’indépendance, Habib Bourguiba formé à Paris lors de ses années d’étude de droit, francophone de cœur et d’esprit, a côtoyé l’intelligentsia politique et des liens s’établirent durablement sous la Ve République. Son successeur Ben Ali,  formé à l’école militaire de Saint-Cyr puis aux États-Unis (à la Senior Intelligence School de Fort Holabird à Maryland et de la School for Field and Anti-Aircraft de Fort Bliss au Texas), tissera des liens avec tout un réseau militaire, mais aussi politique, comme le démontrent – hélas – de nos jours les multiples compromissions de certains, dont la démission est bien plus qu’un acte de raison.

Maintenus par les pays occidentaux, mais aussi soutenus par des États voisins finalement partageant une gestion autoritaire du pouvoir, phagocyté par une minorité, la plupart des pays qui connaissent aujourd’hui ce vent révolutionnaire finissent par mettre un terme au dernier soubresaut de la guerre froide. En effet, si la menace islamiste a succédé au péril rouge, légitimant ces pouvoirs en place, la logique répressive trouve progressivement sa limite. Tout d’abord, face à une nouvelle génération n’ayant pas connue la colonisation et son corollaire la décolonisation, épris de liberté, de démocratie, facilitée par de nouveaux moyens de communication et réclamant aujourd’hui son dû : celui de vivre libre, débarrassée de ces dinosaures d’un passé révolu, qui ne peuvent plus justifier leurs maintiens au pouvoir.

Une nouvelle page s’ouvre pour ces différents pays, et nous ne pouvons qu’être agréablement surpris par ce vent de liberté qui en vient à bousculer le monde occidental. Désormais ces peuples entament une nouvelle route que l’on sait difficile, en raison de risque économique, mais aussi de tensions politiques et religieuses couvées pendant des années et n’ayant pu s’exprimer faute d’agora publique. L’un des acquis de ces mouvements est désormais cette liberté de parole qui s’introduit partout : journaux, télévision, dans la rue … bref, un vent qui annonce un (vrai) renouveau [2] ! Voilà tout simplement, ce que nous pouvons souhaiter à nos si proches voisins et amis méditerranéens.


[1] Jean Tulard, « L’an 1789 de la révolution tunisienne » {en ligne}, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/01/18/jean-tulard-l-an-1789-de-la-revolution-tunisienne_1467392_3212.html (18/01/2011)

[2] Pour éviter toute analogie avec le « renouveau » du coup d’Etat médical de Zine el-Abidine Ben Ali, le 7 novembre 1987

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3 commentaires pour Révolutions au Maghreb et dans le monde arabe … la fin de la guerre froide ?

  1. sabeh dit :

    je voulais juste vous dire que l’albanie aussi a connu des manifestations en fin janvier

  2. Annie dit :

    très bel article, pas facile de synthétiser des faits si nombreux et des conjonctures si complexes (je m’y attelle moi-même souvent sur mon blog alors…) J’attendais avec frustration les peuples… ils arrivent en fin, enfin. Car ce sont d’abord eux qui ont tout fait. Bien sûr au Chili ou en Argentine les EU les en ont empêchés, mais ils se sont calmés aussi en Amérique du Sud. La crise financière « nous » donne aussi d’autres chats à fouetter, le repartage en cours des richesses sur la planète aussi entre pays (Chine très présente maintenant en Afrique, et nous ne devrions plus parler de la Françafrique, mais de la Chinafrique – au fait je suis totalement en désaccord avec vous sur le Tibet, j’ai écrit divers articles sur ce sujet), les EU ont commencé leur déclin (chut, sur place ils ne le savent pas encore, sf exception).
    merci pour la référence (il est vrai souvent faite internationnalement et depuis longtemps) de la révolution française, mais on devrait aussi dire des révolutions françaises… nous sommes un peuple passionné de politique, ce qui ne nous (pas moi) empêche pas de se donner des gouvernants dangereux : la démocratie est une lutte du quotidien et de remise en friche constante des fondamentaux toujours à réactualiser avec les temps nouveaux…

  3. Zgougou dit :

    Cher Sabeh : L’Albanie se soulève, avez-vous des détails ?

    Chère Annie : Merci pour votre compliment, et entre personne de bonne intelligence, je me permets de vous féliciter pour votre blog (http://www.penseelibre.fr) : clair, pétillant et pertinent ! Concernant votre analyse, je partage vos inquiétudes sur la néocolonialisme de l’Afrique par la Chine, car si l’on peut disserter sur les intérêts européens sur ce si beau continent, la Chine ne partage pas certaines retenues que peuvent imposer la société civile européenne, voire parfois nos politichienchien pour reprendre de Gaulle (et encore que, le capitalisme est un système avec plein de paradoxes : France pays des Droits de l’Hommet et l’un de ses fleurons, Total qui ne s’embarrasse pas de telles «inepties» démocratiques au Congo ou en Birmanie).

    Tout à fait d’accord sur votre conclusion, la démocratie n’est jamais acquise, c’est un combat permanent ici ou ailleurs !

    À bientôt sur Tunisie An Un !

    Révolutionnairement votre !

    Zgougou

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