Peur(S) postrévolutionnaire(S)


La rumeur court, elle se faufile entre les mots échangés autour d’un café, assise dans un taxi ou accoudée dans une sandwicherie … « Avez-vous entendu le braquage sur l’autoroute ? »… « Moi, j’ai vu une personne se faire voler son sac »… « et les prisonniers qui s’évadent, c’est un coup monté à coup sûr … » Comme vous l’avez remarqué, une certaine peur envahit la rue tunisienne et désormais, tout un chacun craint pour son bien … mais chers lecteurs, revenons sur ce sentiment d’insécurité, né dans les premiers temps de la révolution et qui me fait penser irrémédiablement au lendemain de la grande Révolution, celle de 1789. Souvenons-nous, juillet 1789 les premiers bruits de la prise de la Bastille et du recul du roi face à l’assemblée constituante autoproclamée en juin … la révolte parisienne murmurée dans les moindres villages, hameaux de France et de Navarre allume le fétu de paille de la colère qui se transforme en incendie généralisé : pillage de châteaux, assassinat de quelques nobliaux provinciaux et surtout destruction des fameux et iniques cadastres seigneuriaux imposant et définissant les nombreuses taxes à payer …

Méchoui tunisien

Les premiers temps de la révolution tunisienne furent à de nombreux égards bien similaires,  à la différence près que si les pillages ont toujours un « but » de redistribution violente d’une part des richesses, de nos jours ce sont les temples de la consommation qui attisent toutes les convoitises.

Ainsi, ils furent les premières victimes de groupes de pillard-e-s dans les divers centres urbains : Tunis, Sfax, Sousse… à Tunis, Géant fut attaqué de même que Carrefour, et à Sousse, Monoprix, Carrefour mais aussi Promogros pour citer les marques les plus emblématiques  connurent le même sort, mais avec différentes fortunes : de la vitrine cassée au magasin vidé préventivement par sa direction (voir photo) ou secouru par des employés restés à l’intérieur pour le défendre le soir du départ du Zaba.

L’inquiétude se lit sur le visage de nombreux Tunisiens dès le 15 janvier au matin : qui sont ces groupes qui pillent ? Des troupes affidées à Zaba préparées à faire le chaos ? Cette crainte d’une cinquième colonne est d’autant plus présente que la peur du sniper est toujours là, alimentée la nuit par des premières déflagrations au loin (mais qui semblent toujours proches), que cela soit des explosions non localisées ou des échanges de coup de feu sporadiques … . La peur est partout, d’autant que le moindre policier, affidé à l’ancien régime a disparu des ronds-points, carrefours et autres chemins habituels … les grilles des commissariats sont fermées et seules quelques jeeps de l’armée rôdent le soir venu.

Mais si la France a connu la nuit du 4 août où les constituants à l’Assemblée « sacrifient » leurs privilèges désuets pour sauver le(ur)s meubles, en Tunisie on assiste à un sursaut populaire, national même : les gens descendent dans la rue, se parlent et décident de protéger leurs biens eux-mêmes… faute de police ! Il faut avoir vu patrouiller dans les rues  ces citoyens pour sentir l’émotion d’un peuple qui se (re)découvre responsable, en charge de son destin pour vraiment comprendre ces quelques lignes. Armés de pioche, de bâton, de couteaux et faisant avec des morceaux de bois des barrages de fortune, les habitants décident alors d’assurer leur propre sécurité … Bon pour mettre un peu de gaieté, il vrai que dans notre quartier nous avons vu la police tunisienne donner un coup de main …. en effet, tous les policiers tunisiens ne peuvent être mis dans le même panier, et certains loin de fuir ont continué vaillamment à faire leurs boulots et vérifier si tout allait bien (et localiser d’éventuels pillards). Ainsi, en bas de chez moi, arrivant à fond de caisse, le pied sur le plancher, une voiture de police put faire la démonstration des planches à clous posées pour stopper les pillards …. Groucho Marx sans les moustaches …

Mais attention, il y a également des pillages heureux, et là on peut dire que les Tunisiens ont du nez : les propriétés de Zaba et consorts : que cela soit à Tunis, Hamamet ou encore dans le fief d’Hammam Sousse … on peut dire que la famille ne manquait pas de propriétés sous la main !

Cependant, la peur revient et se réintroduit de nouveau dans les conversations actuellement : des prisons qui se vident, des maisons cambriolées, des voitures qui se volent ou qui sont détériorées pour (mon) un pauvre autoradio… Espérons que la situation se stabilise au plus vite, car cette forme de délinquance beaucoup moins visible sous Zaba peut gangrener de nombreux secteurs vitaux pour la Tunisie : tourisme, IDE étranger (les investissements directs à l’étranger), réticences de diverses communautés expatriées riches en devises, par exemple les Franco- Belgio – Espagno – Italianno … tunisiens ayant la double nationalité et se tâtant pour rentrer voir un pays libéré ….

Certains dans le pays appellent même à un retour des forces de l’ordre, mais surtout ont une forme de nostalgie de l’ancien régime, tel cet article lu dans le journal le « Temps » où la police est désormais « pied et poings liés » faute d’une utilisation des matraques, gaz lacrymogènes et doit suivre désormais une procédure légale (sic !) comme le dit un membre des forces de l’ordre (repris avec complaisance pour le journaliste), que je cite (et quelle citation !) :

«  Par le passé, nous étions protégés, et avions les coudées franches pour traquer et surtout faire avouer les malfaiteurs. Maintenant, la loi ne nous autorise plus à le faire au risque de passer devant les tribunaux et autres conseils de discipline. Vous pensez que les délinquants, les bandits et les criminels que nous arrêtons vont avouer de leur propre chef leurs multiples forfaits ? On nous contraint désormais à « uniquement » rédiger leurs déclarations spontanées lors des interrogatoires. Fatalement et avec un dossier vide le juge d’instruction les libère le lendemain faute de preuves, d’aveux spontanés. Et la boucle est bouclée avec reprise de ces marginaux de leurs activités illicites une fois dans la nature. Autre chose, comment voulez-vous qu’on parvienne à disperser une manifestation de casseurs si l’usage des matraques et du gaz lacrymogène nous est interdit ou toléré à des conditions extrêmes. Par ailleurs, notre aura, notre crédit sont largement entamés auprès des citoyens qui nous imputent à tort toutes les exactions endurées par eux sous le règne du déchu. »

Gardons raison et souhaitons que la solidarité humaine soit bien plus forte dans ces situations de crise, car avant le 14/01 on pouvait douter d’une telle possibilité dans nos sociétés individualisées…. La Tunisie a pourtant démontré le contraire  .. de même, que ce vent qui a fini par balayer (et balayera encore soyons en sûr) le reste du monde.

Publicités
Cet article a été publié dans _bienvenue. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s