Laïcité et religion dans la Tunisie post Zaba


Albert AUBLET (1851-1938), "Femmes voilées sur les toits de Tunis".

Si un sujet court la rue tunisienne en ce moment, c’est bien celui du voile et de ses conséquences ou causes, c’est selon, politiques. Symbole religieux (dont la prescription coranique est des plus floues) il prend dans la Tunisie post-Zaba également un aspect identitaire  des plus revendiqués. Ainsi, il devient plus fréquent dans la rue, allant du discret fichu au niqab intégral des plus surprenants. En effet,  n’a-t-on pas vanté une Tunisie laïque bourguibienne, pratique poursuivie sous l’ère de Ben Ali ? Un Îlot de tranquillité isolé dans un Maghreb traversé par les soubresauts violents d’un islamisme radical voisin (en l’occurrence l’Algérie des années 90) ? Pourtant, la question religieuse ici au sud de la Méditerranée est loin de recouper  le sens laïc qu’on lui donne en France. La laïcité française, long combat mené depuis la Révolution, est avant tout un concept égalitaire refusant une quelconque primauté à tel ou tel culte, mais tout en favorisant – ce qu’oublient bon nombre de laïcards de la 25e heure qui dissimulent mal leur islamaphobie honteuse – une tolérance généralisée envers les religions (1). Ainsi, certaines fêtes religieuses sont inscrites dans différents calendriers officiels (scolaires par exemple), les religions sont considérées comme parties intégrantes de la communauté nationale et peuvent pratiquer librement (dans le cadre définit par la loi commune). Ainsi loin d’interdire de croire (ou de ne pas croire), l’État donne à laïcité le rôle de socle de notre pacte républicain en s’assurant que le domaine religieux ne soit pas instrumentalisé par un quelconque gouvernement … bien que l’évolution de certains politiques français soit inquiétante. Pour prendre qu’un exemple – mais ô combien fort – l’autre zigoto national à talonnette n’hésite pas à se vanter de sa catholicité en public remettant en cause le pacte républicain qu’il est censé défendre par sa fonction présidentielle … enfin on n’est plus  à une ambiguïté prête, après 5 ans de Sarkozysme aiguë… .

Revenons à la Tunisie. Bien que le mode de vie tunisienne et le rôle des femmes affirmé par le Code du Statut Personnel de 1956 donnent à la méchouia sociale tunisienne un goût de laïcité, le sens est ici bien différend de celui définit plus haut. En effet, la religion musulmane est reconnue comme partie intégrante de la Nation tunisienne, inscrite dans la Constitution (article 1er : La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république). Nonobstant, loin d’être un État islamiste, la liberté de conscience et de culte sont protégés (art. 5) et la présence d’une minorité chrétienne et juive depuis l’Antiquité est bien une constante de l’identité tunisienne. Néanmoins, le pouvoir politique loin de se désintéresser de la question religieuse, l’intègre dans son discours et l’utilise. Si Bourguiba demeure pour beaucoup le père de l’émancipation féminine tunisienne par le CSP de 1956, ce dernier évolua sur la question. Sous la période coloniale, le futur « combattant suprême » dénonce les élites traditionnelles proches du pouvoir colonial, mais se garde bien de dénoncer le voile, symbole traditionnel mettant un frein à l’assimilation coloniale :

« Nous sommes en présence d’une coutume entrée depuis des siècles dans nos mœurs, évoluant avec ceux-ci, à la cadence, c’est-à-dire assez lentement. […]. Avons-nous intérêt à hâter, sans ménager les transitions, la disparition de nos mœurs, de nos coutumes […]. Ma réponse, étant donné les circonstances politiques dans lesquelles nous vivons, fut catégorique. Non »(2)

Après l’indépendance acquise, certes Bourguiba revoit sa position sur le rôle des femmes dans la société tunisienne, mais loin de se désintéresser de la question religieuse l’investit et souhaite la contrôler. Il justifie ce contrôle au motif d’un positivisme proche des Lumières (mais aussi d’Averroés) selon lequel la raison doit dominer la passion religieuse :

« Il est encore des gens qui ne conçoivent pas que la raison doit s’appliquer à toutes choses en ce monde et commander toute activité humaine ; pour ceux-là, certains domaines – celui de la religion en particulier – doivent échapper à l’emprise de l’intelligence. Mais alors, en agissant de la sorte, on détruit du même coup la ferveur et la vénération que nous devons à tout ce qui est sacré […].Comment admettre cet ostracisme contre la raison ? Comment s’abaisser à ce comportement d’animal intelligent ? La religion ne peut pas le commander » (Discours, Tunis, 8 février 1961).

Si les écoles religieuses musulmanes, mais aussi juives, perdent leurs  contrôles du domaine judiciaire, de même que scolaire comme la célèbre université de théologie la Zitouna de Tunis (qui ne peut plus délivrer de diplômes propres), les autorités indépendantes contribuent en fait à laïciser leurs fonctionnements. Soumise au contrôle de l’État, que cela soit les nominations ou la formation des imams, une direction des Affaires du Culte est créée en 1967 et loin d’être réservée à la sphère privée, la religion musulmane devient un faire-valoir de la politique bourguibienne. On se rapproche ainsi comme le note un article  qui inspire cet article, d’une forme de gallicanisme à la tunisienne proche de l’expérience française au XVIe siècle (3).

Bourguiba enlevant son « safsari » à une femme tunisienne.

Mais à la fin des années 70, le discours religieux devient un axe central du discours étatique et influence de plus en plus les autorités. Pourtant la décennie précédente est bien le signe d’une volonté d’émancipation face à des principes religieux qui sont autant de freins à la modernisation de la jeune Tunisie indépendante : souhaitant lutter contre le sous-développement du pays, Bourguiba provoque les plus traditionnels des croyants par des gestes forts : il n’hésite pas à casser le jeûne du ramadan par l’affaire du verre d’eau  durant une période de forte chaleur (qu’il consomme en public) ou impose des amendes pour tous sacrifices de moutons à domicile pour l’Aïd El-Kébir (3).

Si ces mesures sont aussi un gage face à l’aile gauche du parti de Bourguiba, la fin de l’expérience socialisante menée par son ministre Ahmed Ben Salah, met un terme à une volonté de conflit avec la religion, mais au contraire accélère sa prégnance sur la société : n’ayant jamais abandonné les références au Coran, toutes les mesures prises le sont d’après une interprétation du texte sacré selon Bourguiba. Ainsi,  le combattant suprême , président à vie en 1973, se compare au « commandement suprême » (Imamat) et présente les mesures freinant une lecture rigoriste du Coran comme un  djihad, que cela soit le grand djihad (que Bourguiba lie au développement du pays) ou à la lutte armée pour l’indépendance (lié selon Bourguiba au petit djihad ).

Départ volontaire pour l'umra, avant qu'il devienne pour Zaba le 14 janvier définitif ...

La religion est donc loin d’être placée à l’écart du monde politique tunisien, et Zaba (Zine el-Abidine Ben Ali) ne fera que poursuivre la lancée en l’accentuant : ce dernier libère dans un premier temps les fondamentalistes emprisonnés, dont Rachid Al-Ghannouchi, alloue des crédits aux mosquées, revient sur la suppression des prérogatives de la Zitouna et se présente même comme le président croyant en se mettant en scène lors de pèlerinage hors période prescrite par le Coran (umra). Cependant, le durcissement du régime trois ans après sa prise de pouvoir en 87, conduit à une terrible répression contre l’islam politique, facilitée par la guerre civile de l’autre côté de la frontière algérienne et justifiée  aux yeux de bon nombre de démocraties européennes. Désormais, la Tunisie de Ben Ali traque tous opposants, qu’il soit barbu ou libéral. Le fait de porter la barbe peut conduire à un opiné contrôle d’identité dans la rue ou pour une femme voilée une interdiction d’exercer un métier public, voir pour une élève de connaître des tracasseries de la part de son établissement scolaire …

L'Hijab (voile limité au visage)

Ben Ali partit, alors qu’en est-il du voile ? Le nouveau gouvernement de transition est beaucoup plus souple : désormais le voile est autorisé sur les cartes d’identité (à partir du moment qu’il ne cache pas le visage, comme l’hijab), et on trouve une multiplication dans la rue de jeunes filles voilées, jeunes (lycéenne) et moins jeunes, affichant désormais une religiosité sans crainte de s’attirer les foudres du pouvoir politique et policier. Cependant, est-ce temporaire ? Peut-on se demander si la pratique relève d’une mode (affirmer son identité) ou plutôt d’une forte conviction ? Le temps sera le seul témoin de cette explosion de tissus bariolés …. Pour ma part, considérant que le voile fait partie d’une démarche personnelle, je suis davantage préoccupé par l’apparition de voile intégral, (niqab) voire du tchador (iranien, couvrant le corps et laissant apparaître le visage) tranchant radicalement avec les mœurs et coutumes tunisiennes.

Dark Vador come back !

Cela est plutôt préoccupant et constitue une nouveauté dans la Tunisie révolutionnaire : est-ce là un signe d’émancipation ? On peut en douter au vu de l’image que le sdonne de la femme (un sac à pomme de terre semble plus proche) et surtout la symbolique sous-jacente : n’étant pas propriétaire de son corps, le niqab donne à la femme un statut inférieur à l’homme « maître », et interdit toute communication et socialisation éventuelle, bref renferme la personne dans une cage de tissu. Plus inquiétant, certains propos tenus dans la rue ou sur la plage envers des jeunes femmes non voilées, sont le signe d’un certain durcissement de  position hier moins présentes : est-on encore dans la phase de transition ? Encore limité à quelques personnes, ces propos ou modes vestimentaires agacent nombre de Tunisiens-e-s et on peut craindre que si ce voile intégral se développe, certains en viennent à regretter l’ère Zaba …. La constitution d’une nouvelle société respectueuse des cultes et ne les instrumentalisant pas (sur le modèle laïc français) ne serait-elle pas une solution… ?

Notes

1 Voir la très bonne définition de la laïcité dans l’Etat Français dans l‘article du Café pédagogique (il faut aller à la question « Un autre point chaud c’est la laïcité. »):

2 H. Bourguiba, « Le voile », L’Étendard tunisien ; 11 janvier 1929

3 Franck Frégosi Malika Zeghal, « Religion et politique au Maghreb : les exemples tunisien et marocain », Revue de l’IFRI, mars 2005

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