Des élections … et des conclusions bien hâtives


Bon, les urnes ne sont pas encore vidées, mais les mass media français ont jugé : la Tunisie sera gouvernée par les « islamistes » ! Hargggggg, sortez les voiles, laissez déborder la pilosité masculine et Allah pour tous …. Le journal de France 2 ouvre le bal, avec son inénarrable journaliste des « crises » tunisiennes : « les islamistes par-ci, les islamistes par là … » Bref, on en vient à imaginer avec effroi ce qui va se tramer dans les têtes de millions de Français, pas forcément politisés, par forcément curieux de nature sur ce petit pays qu’ils connaissent par des voyages, des amis ou par les « on dit » … « Voilà, ils ont fait une Révolution pour voir venir des barbus ! » dira le Dupont local …

Ce qui m’irrite au plus haut point, c’est cette facilité qu’on ces médias à dénigrer un formidable mouvement révolutionnaire – inconcevable il y a encore un an – et l’élan démocratique qui en a suivi : 11 000 candidats, plus de 100 partis, 1500 listes dans un pays qui, il y a peu, avait 4 partis officiels (Wikipédia peut rafraîchir la mémoire de certains sur cette parodie, sous Zaba), certes que cela soit le parti Ennahda ou un autre, n’oublions pas d’où est née la démocratie tunisienne : de la rupture avec 23 ans de benalisme quand même ! Le résultat encore provisoire n’est pas une surprise : seul parti ayant un discours clair, rassurant pour la Tunisie rurale mais aussi urbaine, sans parler de son implantation locale du fait de son statut de principal opposant à Ben Ali, Ennahda ne pouvait que faire un score important. Cependant, je me plais à penser à ces donneurs de leçons journaleux qui voient des islamistes partout dans ces révolutions arabes : en Libye, en Egypte, …. utilisant ainsi une grosse ficelle : la peur, toujours la peur. Je me demande si les pigistes, stagiaires ou journalistes (?) qui couvrent ces évènements ont conscience de leurs paroles et de leurs rôles en tant que professionnels, mais aussi en tant que citoyens : en agitant le chiffon vert de l’islamisme ils font preuve d’incompétence dans la compréhension du monde arabo-musulman qui ne s’est pas arrêté au FIS en Algérie ou au 11 septembre 2001… le monde change et évolue, heureusement d’ailleurs ! Certes, des inquiétudes légitimes peuvent naître d’un parti anciennement partisan d’un islam radical dans ses jeunes années. Cependant, est-il concevable, pour ce parti mais aussi pour la Tunisie actuelle, de s’enfoncer dans une révolution verte fermant les frontières, faisant fuir les capitaux étrangers et foulant la longue histoire d’ouverture, de tolérance intégrée dans la culture tunisienne ? La Tunisie de 2011 n’est pas l’Iran de 1979, que diable ! Outre que ce n’est pas le même islam (sunnisme majoritaire en Tunisie contre chiisme en Iran, bien que la modernité n’est pas l’apanage de l’un ou de l’autre courant religieux), peut-on sérieusement – pour ceux connaissant le pays, son peuple et sa culture – croire à un raz-de-marée intégriste portée par le parti Ennahada ?

Il est intéressant de voir comme Ennahda modère son discours public : refus de revenir sur le statut de la femme tunisienne de 1956, malgré quelques flous sur la question de la polygamie et axe son discours sur la famille … Finalement ce parti défend un discours assez conservateur, traditionaliste ou de droite selon des critères européens. Il puise dans un corpus religieux, comme d’autres en Europe ou dans des pays anglo-saxons font appel à la Bible ou autres fadaises identitaires (racines et autres mauvaises herbes religieuses). On peut toujours crier au loup, trembler derrière son poste de TV, … mais cela reviendrait à oublier tout d’abord, la place de l’islam en Tunisie non opposée à une société laïcisée vivant en 2011 (ou en 1432 selon le calendrier musulman 😉 ). Comme le démontre très justement le démographe multicasquette Emmanuel Todd dans son court ouvrage « Allah n’y est pour rien » (2011), la religion et les mouvements religieux n’ont pas été partis prenants de la contestation qui les a dépassés que cela soit en Tunisie, en Égypte ou en Libye dès les premiers soubresauts révolutionnaires. Se positionnant, à son habitude sur des notions démographiques, Todd démontre avec justesse que la Tunisie a terminé sa transition démographique (moins de 2 enfants par femme, explosion de la scolarisation de  la population et émancipation féminine …), ce qui conduit ici – comme hier dans d’autres pays – à l’émergence d’une société civile plus individualiste et portant des valeurs libérales qu’il sera dur de voir disparaître… . Ainsi, l’organisation familiale tunisienne a subi une révolution silencieuse que cela soit la place des enfants (moins nombreux donc plus scolarisés, plus privilégiés par leurs parents)  et des filles en particulier, ou dans la remise en cause indirectement de l’autoritarisme paternel. Ce dernier dépassé par des générations mieux formées, doit céder face à une jeunesse qui souhaite élargir ses horizons (facilité notamment par le web). Cette lente évolution fut bien plus insidieuse pour le régime de Ben Ali que toute la propagande « islamiste » du monde ! Le vent de liberté qui souffle sur la Tunisie depuis le 14 janvier, n’est donc pas prêt de se calmer quoiqu’en disent nos journaleux et autres politichiens.

Ensuite deuxième point devant faire évacuer cette peur irraisonnée du barbu (succédant à celle du rouge des années 70-80 ?), est la tenue du scrutin. S’il est vrai que 7 millions d’électeurs furent appelés aux urnes, seulement 4,1 millions inscrits se présentèrent selon les estimations officielles (soit 57 % des électeurs)… mais sur ces 4,1 millions d’électeurs inscrits, plus de 90% votèrent ! De quoi faire rougir bien des vieilles démocraties, non ? Nonobstant, la bonne tenue du scrutin (surveillé par plusieurs milliers d’observateurs internationaux et tunisiens), mise à part quelques petits problèmes ici ou là, rien ne remet en cause le bilan global des premières élections libres tunisiennes et l’essor d’une société démocratique, qui se cherche et fait des choix… quand je vois l’extrême-droite qui atteint des sommets dans les vieilles démocraties européennes, je me dis que les donneurs de leçons devraient d’abord balayer devant leurs portes….

Enfin, un point que peu de commentateurs ont relevé, sauf dans une certaine presse écrite comme le journal Libération, c’est que si les islamistes modérés ont fait du 30-40%, les 70-60% restant qui sont-ils ? Un ensemble qui manque de cohérence, mais qui est là : le camp laïc qui fait donc contrepoids ! Que cela soit le parti du Comité Pour la République (CPR, centre gauche dirigé par l’opposant historique Moncef Marzouki), les sociaux-démocrates (du parti Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar) … l’Assemblée constituante n’est pas prête de voter une constitution uniquement taillée dans le Coran, le jeu démocratique modèrera donc toutes initiatives. Donc, on est loin d’une Tunisie basculant dans une révolution islamiste totalisante : bouh, le broussailleux, orwellien et sourcilleux David Pujadas sera déçu ….

Advertisements
Cet article a été publié dans _bienvenue. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Des élections … et des conclusions bien hâtives

  1. GRANGE F dit :

    oui OKKK merci pour ces observations, que je partage tout à fait…

    Néanmoins il y a à mes yeux UNE chose qui me gêne beaucoup : il y aura TRÈS PEU de femmes qui siègeront à la Constituante, en dépit de la parité « prévue » dans la loi électorale, etdonc très mal « prévue »…. Le paradoxe sera que la majorité des femmes qui siègeront seront des membres…. d’Ennahdha ! En soi, ce n’est pas un souci, mais ils ont raté la parité, plus globalement…. Voilà pour moi le vrai kouak de ces élections, à moins que les autres partis ne s’arrangent pour y remédier (ce qui en thorie est faisable !).
    A suivre….

    François

  2. al07 dit :

    Quelques mois plus tard……..Toujours aussi optimiste ??

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s